L’île des esclaves DE MARIVAUX - MISE EN SCENE JACQUES VINCEY Mardi 6 avril à 20h30

L’île des esclaves, un classique de Marivaux, mis en scène par Jacques Vincey / CDN de Tours

Quatre jeunes naufragés – deux maîtres et deux esclaves.
Une île étrange, lieu d’une société utopique, dans laquelle les esclaves se sont affranchis de leurs maîtres.
Un singulier jeu de rôles, où le maître des lieux somme les rescapés d’échanger leurs sorts ; et voici que les maîtres deviennent serviteurs, que les asservis se transforment en « patrons ». Tout cela avec un but avoué : que les puissants prennent conscience des souffrances et humiliations subies par leurs anciens esclaves. A charge pour ces maîtres déchus de s’amender et de corriger leurs conduites, s’ils espèrent retrouver un jour leur liberté confisquée.

Note d’intention de mise en scène

Choisir de monter ce « grand classique » en deux temps, en bousculant le calendrier et le protocole traditionnel, me permet de réactiver quelques questions essentielles :
Comment surmonter l’intimidation – voire la défiance – vis-à-vis du répertoire ?
Comment cheminer dans l’épaisseur du temps pour retrouver dans un texte classique la vie, les nerfs, les muscles, le rire et la douleur qui fondent encore notre humanité contemporaine ?
Comment frotter ce texte phare du Siècle des Lumières à l’opacité du temps présent et trouver dans l’écart historique un stimulant pour notre imaginaire aussi bien que pour notre réflexion ?
Comment cette fiction vient-elle percuter notre réalité, ici et maintenant ?
Jacques Vincey, oct 2018.

L’ÎLE DES ESCLAVES OU LE VERTIGE

Vivre quelques heures dans la peau de quelqu’un d’autre. Changer de prénom, changer pour de bon de destin : qui n’a jamais rêvé pouvoir faire un jour cette singulière expérience ? « Tu serais moi, je serais toi / On jouerait aux naufragés ! / On dirait que c’est moi qui commande… » Que ce soit dans une cour de récréation, dans la salle de répétition d’un théâtre à l’heure de la  distribution ou bien dans l’intimité des fantasmes érotiques, la répartition des rôles se trouve à l’origine de tous les jeux.
C’est ce ressort ludique qui nous permet de voyager dans d’autres histoires, d’ouvrir en grand les portes de l’imagination, de sortir de nous-mêmes. Mais si le rôle à tenir nous était imposé – sans possibilité de refuser ? Si nous perdions la certitude de retrouver un jour notre prénom, notre terre natale, notre rang d’origine ? L’excitation se fait angoisse ; le rêve, cauchemar ; et le voyage, exil.

La pièce de Marivaux commence comme une promesse d’aventures excitantes : de jeunes voyageurs athéniens se trouvent échoués sur une île utopique, où, dit-on, les privilèges ont été abolis pour qu’y règne l’égalité. Or bientôt les quatre jeunes gens se voient forcés d’échanger leurs rôles sociaux sur ordre express de Trivelin, gouverneur de cette mystérieuse république de l’Île des esclaves. La délicate maîtresse entrera au service de son ancienne servante et l’esclave Arlequin commandera à celui qui était son « patron ». Et voici que le jeu devient vertige. Aux uns de jubiler, aux autres de se morfondre.
Comme toujours chez Marivaux, la pièce déploie une mécanique de mise à l’épreuve à visée morale : les maîtres auront à s’amender en passant à leur tour par l’expérience douloureuse de la soumission, et les esclaves devront prouver qu’ils font de meilleurs maîtres que les anciens dominants. Poussés hors d’eux-mêmes et les uns contre les autres, privés de leurs masques, de leurs attitudes et de leurs costumes – en somme, de leurs rôles habituels, les protagonistes sont contraints d’apparaître à nu, de révéler leurs travers, leurs forces et leurs faiblesses. Tour à tour dompteur, confesseur et maître du jeu, Trivelin traque avec une brutale virtuosité les vanités fétiches comme les pulsions cachées. Et nous, spectateurs, nous voici placés par Marivaux dans une position ambiguë : celle de témoins privilégiés d’une expérience transgressive, farcesque et cathartique certes, mais
non dépourvue de cruauté. De ce voyeurisme, nous tirons un plaisir trouble. Nous aussi pouvons légitimement en venir à nous demander le rôle que nous jouons dans cette affaire. D’autant plus que seul Trivelin connaît et maîtrise les règles de la mise à l’épreuve, règles qui nous apparaissent de moins en moins transparentes au fur et à mesure que la pièce avance. Nous ne pouvons nous tenir paisiblement du côté des censeurs : autant que sur ces quatre jeunes hommes et femmes, « prototypes » de maîtres et d’esclaves, c’est bien sur notre propre empathie que l’auteur joue à faire des expériences. A qui devons nous notre sympathie, à qui nous identifions-nous réellement : aux anciennes ou aux nouvelles victimes ? Aux émancipés ou aux nouveaux asservis ? […]
Camille Dagen


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