Rencontre avec Pierre Pica  | Théâtre Emilie Rousset || Faites la transition #2 samedi 25 janvier à 20h30

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Émilie Rousset a fait du travail sur les sources documentaires, et en particulier sur des paroles de spécialistes recueillies et enregistrées, la matière vive d’une recherche théâtrale qui explore toutes les possibilités de leur transposition sur scène. Depuis 3 ans, elle établit un dialogue avec le linguiste Pierre Pica, ancien élève et collaborateur de Noam Chomsky. Voilà 15 ans qu’il travaille sur les Munduruku, un groupe indigène habitant la forêt amazonienne. Pierre Pica étudie leur langue et plus spécifiquement leur rapport aux nombres puisqu’ils possèdent un système de comptage approximatif qui fascine le chercheur. De ses conversations avec lui, Emilie Rousset tire la matière d’une performance interprétée par Emmanuelle Lafon et Manuel Vallade.
Les comédiens ré-interprètent ces échanges tour à tour hilarants, érudits, troublants, dans un dispositif qui joue du décalage entre le document et sa représentation. Les questions de linguistique entrent en résonance avec la parole théâtrale. Le processus de la recherche scientifique se fond avec celui de l’écriture de la pièce. Le monde approximatif des Munduruku envahit le plateau du théâtre.

ÉMILIE ROUSSET

ÉMILIE ROUSSET est metteuse en scène, au sein de la compagnie John Corporation elle explore différents modes d’écriture théâtrale et performative. Elle utilise l’archive et l’enquête documentaire pour créer des pièces, des installations, des films. Elle collecte des vocabulaires, des idées, observe des mouvements de pensée. Ensuite elle les déplace et invente des dispositifs ou des acteurs incarnent ces paroles. Une superposition se crée entre le réel et le fictionnel, entre la situation originale et sa copie.
Après avoir étudié à l’école du TNS en section mise en scène, elle a été artiste associée à la Comédie de Reims.  Au Grand Palais, pour la Monumenta Kabakov, elle a créé « Les Spécialistes » un dispositif performatif qui se réécrit en fonction de son contexte d’accueil. La pièce a été reprise dans de nombreux théâtres, musées, et festivals. Elle co-réalise une série de films courts avec Louise Hémon, « Rituel 1 : L’Anniversaire », « Rituel 2 : Le Vote », « Rituel 3 : Le Baptême de mer ». Ces films ont été projetés dans des festivals de cinéma et d’arts vivants, ainsi qu’au Centre Pompidou. Le dernier épisode, « Rituel 4 : Le Grand débat », met sur scène le tournage en direct d’un débat présidentiel. Sa dernière pièce, Rencontre avec Pierre Pica, retranscrit son dialogue avec un linguiste. Ces créations ont eu lieu pour le Festival d’Automne 2018, au sein du programme New Settings de la Fondation d’entreprise Hermès.  Actuellement elle travaille avec Maya Boquet à l’écriture de « Reconstitution : Le procès de Bobigny ». La pièce, qui a remporté l’appel à projet du Groupe des 20, sera créée pour le Festival d’Automne 2019 au T2G et au TCI, puis tournera en Île de France en 2020.

Entretien avec Émilie Rousset

En tant que metteuse en scène, avez-vous toujours travaillé sur le réel ou sur un matériau documentaire ?
Émilie Rousset: J’ai commencé par mettre en scène des textes de théâtre, Pasolini, Walser, Corneille. Ces auteurs m’accompagnent encore, la pensée politique complexe de Pasolini, la profondeur du détail chez Walser… Le travail que je fais aujourd’hui est d’abord né d’un déplacement physique : je me suis éloigné des plateaux de théâtre pour travailler dans des lieux passants comme le Grand Palais, le Forum-1 du Centre Pompidou, des musées tel que leMACVAL, les halls des théâtres. Ces lieux nécessitent un autre rapport au public et à la prise de parole. J’ai trouvé dans ces territoires moins calibrés une liberté qui m’a permis de formuler les contours d’une écriture plus personnelle. Rencontre avec Pierre Pica est une émanation d’une de ces performances jouées dans les halls et les musées : Les Spécialistes. Dans cette pièce qui se réécrit à chaque invitation, les comédiens restituent au micro la parole de « spécialistes » que les spectateurs peuvent écouter en direct sous casques.

Quel est l’enjeu de cette série ? Entend-on mieux la parole des spécialistes lorsque ce sont des comédiens qui la jouent ?
Émilie Rousset: Partager et faire entendre le savoir du spécialiste est une part importante du projet mais l’expérience proposée aux spectateurs est d’une autre nature. C’est un dispositif où les spectateurs circulent librement d’une pensée à l’autre, construisant eux-mêmes leur espace critique, leur réflexion. Des discours issus de compétences totalement différentes sont juxtaposés autour d’un même sujet. Cette juxtaposition crée du trouble, de l’humour. L’expérience est aussi celle d’un discours qui se transmet de la bouche de la personne interviewée, à celle des comédiens, aux oreilles des spectateurs. Il y a une superposition de voix et d’écoutes, un déplacement, une décontextualisation. On a accès à une autre perception du discours, et ce d’autant plus qu’on a conscience et devine l’original. Cette même recherche est à l’œuvre dans Rencontre avec Pierre Pica où Emmanuelle Lafon et Manuel Vallade rejoue à l’oreillette mes entretiens avec le linguiste. Les acteurs naviguent entre un naturalisme troublant, dû à la nature du texte, et l’exposition d’une reconstitution. Le public comprend que la théâtralité se loge dans le décalage entre le document original et sa représentation. Ce décalage crée un trouble qui fait écho au monde de perceptions des Indiens Munduruku* décrit par Pierre Pica. Dans cette nouvelle pièce, écrite à partir de matière documentaire, le spectateur est sans cesse invité à s’interroger sur la nature de ce qu’il voit.

Comment donc est né ce projet avec Pierre Pica ?
Émilie Rousset : J’ai rencontré Pierre Pica en écrivant Les Spécialistes pour le MAC VAL autour de l’exposition de François Morellet. Ce mot de « rencontre » est important : la manière dont s’opère (ou non) une rencontre, dont on arrive à communiquer vraiment, est une chose étrange et mystérieuse. La première fois que je l’ai eu en ligne, c’était par Skype, il était en Amazonie, ça captait mal, j’essayais de comprendre l’histoire de ces Indiens qui ne comptent que jusqu’à 3, qui ont des carrés plus ou moins carré, et un monde analogique et élastique… Et puis c’est lui qui, après avoir découvert le travail de François Morellet, m’a rappelé en me disant que l’artiste faisait exactement la même chose que les Indiens Munduruku. Nous avons discuté de nouveau pendant deux heures, et quelque chose s’est lié. On a senti tous les deux qu’il y avait un point commun dans nos recherches issues de domaines pourtant complètement distincts. Comme s’il y avait quelque chose de commun entre la géométrie des Munduruku et les sculptures de François Morellet. C’est ainsi que, depuis trois ans, s’est nouée une relation, il me raconte ses découvertes successives (ou ses déconvenues). J’ai commencé à comprendre les enjeux de la linguistique, à m’intéresser à Chomsky et à sa théorie sur la langue, qui est pour lui une capacité innée et non acquise : nous sommes donc tous structurés de la même manière, qu’on soit Munduruku, français ou japonais…Dans cette perspective l’étude de la langue Munduruku nous en apprend beaucoup sur nous-même. Quand on dit : « Attendez-moi 5 minutes »,« Il fait les 100 pas » ou « Servez moi 3,4 gouttes de calva », on ne sait pas exactement ce que recouvrent ces quantités, on est dans un monde approximatif et on se comprend pourtant très bien. Pierre Pica fait toujours ce lien, ce pont, entre les Munduruku et nous. Il voue sa vie à l’étude de cette langue indigène et par là, à la compréhension plus globale des structures de l’esprit humain.

Comment avez-vous construit la dramaturgie de cette conversation ?
Émilie Rousset : Ce qui nous a intéressées, c’est l’évolution à la fois d’une relation et d’une recherche. Il s’agit de suivre le cheminement de la réflexion de Pierre Pica, et en même temps le fil de nos échanges. Le processus de la recherche scientifique se fond avec celui de l’écriture de la pièce. L’architecture est celle de cette rencontre,de ces rendez-vous espacés d’un voyage en Amazonie ou de la création d’un spectacle. Pierre Pica est aussi une personne « réelle » et raconter une telle recherche c’est entrer dans une vie de travail, avec la traversée de plusieurs époques, d’anecdotes, de rencontres intellectuelles fondatrices. Il y a la figure de Noam Chomsky qui, autant intellectuellement que par son militantisme, imprègne ce travail. L’enjeu théâtral est également de plonger dans l’univers d’une population indigène de l’Amazonie. Une population qui fait des manipulations extraordinaires sur la géométrie, les nombres, et qui met en place toutes sortes de processus pour analyser les objets en face d’elle. Pierre Pica ouvre les portes d’un monde où les formes s’étirent comme des liquides, où les analogies sont des plus surprenantes : les mots « banane » et « bras » ont le même classifieur car la même forme, tout comme « larme », « sève » et « café » car se sont des liquides issus d’un autre objet… Entrer dans la langue Munduruku donne la sensation de perdre ses repères.

Outre la dimension poétique que vous évoquiez, l’humour semble être un autre élément-clé de ce projet…
Émilie Rousset : Je me suis longtemps demandé si ce sujet, qui m’intéresse à de multiples niveaux, pouvait parler à d’autres personnes.C’est pour cette raison que j’ai présenté deux étapes de travail, avec à chaque fois vingt minutes de montage de textes. Je me suis aperçue que ça fonctionnait en grande partie grâce à l’humour qui naît de la situation et du propos. La personnalité de Pierre Pica, sa générosité, sa passion, la singularité de son sujet que sa réflexion parvient à rendre si proche de nous, mon ignorance de la linguistique et la candeur de mes questions, le caractère inopiné de notre discussion… Grâce à tout cela, le public peut s’identifier à mon personnage sur le plateau, et un rebond peut se créer entre le public, le spécialiste et moi. Nous avons travaillé la forme du dialogue en l’ouvrant le plus possible sur le public de manière à créer une forme de jeu à trois. Lors de nos entretiens Pierre Pica déplie la langue, il joue en quelque sorte avec les mots, c’est très théâtral. La langue qu’on pense alors maîtriser échappe et c’est notre créativité qui apparaît. L’être humain a un système computationnel qui lui permet de faire des choses d’une complexité inimaginable et infinie. « Et à partir du moment où on met l’infini en jeu, on met l’espoir en jeu », Pierre Pica dixit.

Propos recueillis par David Sanson

*L’un des 238 peuples qui vit encore aujourd’hui au Brésil s’appelle Munduruku. Cela signifie « les fourmis rouges ». C’est ainsi que les autres peuples indiens les appelaient. Autrefois, quand les Munduruku étaient plus nombreux et plus forts, les autres peuples les craignaient. Ils étaient connus pour attaquer en grand nombre, comme des fourmis, et pour transformer les têtes de leurs ennemis en trophées de guerre. Ils étaient des guerriers très connus. Aujourd’hui les Munduruku vivent en paix avec les autres peuples. Il existe environ 12000 Mundurukus. Ils vivent éparpillés sur plusieurs villages dans la forêt amazonienne, au Nord du Brésil.

Avec l’aide de l’

Entretien par Wilson Le Personnic. Rédacteur en chef de maculture.fr

Votre pièce Rencontre avec Pierre Pica découle d’une rencontre réalisée pour une version de votre précédente pièce Les Spécialistes au MAC VAL. Comment est née l’envie de poursuivre ce dialogue avec ce spécialiste en particulier ?

Une belle rencontre est toujours un peu hasardeuse et extraordinaire. Les connections se sont tissées au fur et à mesure des discussions sans aucune certitude de ce que j’allais en faire. J’avais interviewé Pierre Pica par Skype car il était alors en Amazonie, afin de parler de François Morellet. Il m’a naturellement recontacté lorsqu’il est revenu en France pour discuter de l’évolution de sa recherche. Nous avions déjà joué Les Spécialistes au MAC VAL, il n y avait pas de raison « pratique » de se voir, mais je me suis dit pourquoi pas. Ses recherches m’intriguaient et j’avais envie de développer le procédé d’écriture élaboré avec Les Spécialistes. Durant quelques années, j’avais fait des performances et des films courts et je n’avais pas fait de pièce conçue pour la boîte noire du théâtre. Là, j’avais une matière qui me donnait envie de faire une forme qui se déploie dans la durée… Au début je ne comprenais pas grand chose aux indiens Mundurukus et à la linguistique de Chomsky, mais intuitivement quelque chose m’intéressait et me touchait. Durant trois ans, Pierre Pica m’appelait lorsqu’il rentrait d’Amazonie ou lorsqu’il avait avancé sur son travail. Le fil de nos conversations a alors suivi l’évolution de sa recherche. Au final, j’avais plus de 35 heures de rush…

En quoi cette rencontre avec Pierre Pica cristallise les enjeux de votre pratique de l’entretien ?

Ce qui m’intéresse c’est le frottement entre nos deux histoires : il en même temps naturel et incongru que je me retrouve à parler de linguistique avec un chercheur dans sa cuisine. Rien ne prédisait notre rencontre et ce dialogue. Ce sont deux façons de chercher qui communiquent, deux humanités qui se dévoilent à travers la compréhension de leur travail. Notre dialogue est devenu de moins en moins protocolaire, je parlais de mon fils qui apprenait à compter, il s’agaçait et riait de ce que je ne m’étonne encore de certaines notions de linguistique… Le point d’accroche essentiel, c’est sa vision de la langue et de l’être humain, car cela est en rapport avec ce que je recherche dans le théâtre. Par exemple, il explique que le langage n’est pas de la communication, que c’est beaucoup plus étrange et bricolé, que tout ça nous échappe et que c’est presque inouï qu’on arrive à se comprendre. Ça me fait penser au travail des acteurs, à l’aléatoire des représentations. Sa manière de définir l’être humain par sa capacité à créer, à jouer, à composer, me libérait aussi créativement et son discours construisait en moi une sorte de monde flottant que je pouvais concrétiser sur une scène.

Vos dernières pièces Les Spécialistes, Rencontre avec Pierre Pica et Rituel 4 : Le Grand Débat ont en commun l’utilisation d’oreillettes, impliquant un exercice particulier des comédiens : une parole répétée en direct… Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce type de jeu ?

Je trouve que ce dispositif met le comédien dans une disponibilité toute particulière : il est là comme une sorte de traducteur simultané, il écoute une archive qu’il doit faire revivre au présent. Le comédien est à la fois très actif et dans une sorte de détente, tout repose sur lui mais il n’est pas complètement le maître du jeu. Il y a quelque chose d’autre qui se trame en fond et que le spectateur ressent, un fantôme qui est juste là dans son oreille et avec lequel il travaille. Parfois le comédien prend le dessus sur le document original, et d’autre fois la voix semble prendre possession du comédien. Je crois que l’humour qui se déploie vient en partie de là, il y a un effet très réel et tout à fait décalé…

Cette pratique d’extraction du réel, au cœur de votre travail en général, crée une étrange forme de poésie. 

Je l’espère. Je déplace les choses dans un espace ou je peux créer de nouveaux assemblages et de nouveaux angles de vue. Ma démarche est autant de questionner le médium théâtre que les documents ou archives apportés sur scène. Déplacer, manipuler, prélever, intervertir, superposer… C’est une manière de me saisir d’une réalité avec les possibilités que m’offre le théâtre d’essayer de la comprendre. J’ai l’impression que c’est un geste premier, un geste de l’enfance : rejouer, mimer, refaire pour mieux appréhender le monde qui nous entoure.

Conception, mise en scène, Émilie Rousset
Avec Emmanuelle Lafon et Manuel Vallade
Musique, Christian Zanési
Collaboration artistique, Élise Simonet
Lumières, Florian Leduc
Son, Romain Vuillet
Scénographie, Florian Leduc & Émilie Rousset , avec l’utilisation des œuvres Temporary overlap et Expansion not explosion de Célia Gondol
Régie générale, Jérémie Sananes
Production, administration, L’oeil écoute – Mara Teboul & Marie-Pierre Mourgues

Production John Corporation // Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings // Coproduction Le Phénix, scène nationale (Valen-ciennes) ; Festival d’Automne à Paris // Avec le soutien de la DRAC Île-de-France
Spectacle créé le 15 octobre 2018 au Théâtre de la Cité internationale (Paris) avec le Festival d’Automne à Paris et la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings.


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